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Fiona Deller

Fiona Deller : L’Ontario va t elle demeurer au diapason ou donner le ton?

Qu’il soit considéré comme perturbateur ou bien accueilli, un changement se prépare dans l’enseignement supérieur. Du nombre d’inscriptions en hausse aux pressions exercées par la concurrence à l’échelle internationale, en passant par les contraintes économiques et les promesses de la technologie, le contexte se transforme au point où le monde de l’enseignement postsecondaire doit relever le pari suivant : demeurer au diapason ou, mieux encore, donner le ton.

Il convient cependant de mentionner que ceux qui donnent véritablement le ton jusqu’à maintenant ne se trouvent pas au Canada, mais aux États Unis, quoique les médias traditionnels et sociaux au nord du 49e parallèle commentent en long et en large ce qui se passe à chapitre chez l’oncle Sam.

De quoi est il question ici? De l’apprentissage en ligne. Mais cet apprentissage en ligne ne correspond ni à celui qu’ont connu vos parents, ni aux cours par correspondance qu’ont suivis vos grands parents. En effet, les technologies en ligne que présentent le célèbreMIT et la Western Governors University (WGU), un peu moins connue, permettent la prestation d’un mode différent d’enseignement dont le déroulement diffère également, ce qui témoigne d’une reconceptualisation fondamentale quand au mode d’exécution et d’évaluation des cours liés à l’enseignement supérieur.

La matière des cours est téléversée en ligne, l’apprentissage se fait en toute autonomie et l’évaluation, dans le cas de la WGU, est axée sur les compétences. La matière des cours du MIT est gratuite, et les personnes apprennent en toute autonomie et à leur rythme. La prochaine étape de cet « écosystème d’apprentissage ouvert » à la fine pointe – connu sous l’appellation MITx – est d’offrir des crédits de cours moyennant des frais. L’Université Stanford s’est mise à en faire autant : elle offre gratuitement en ligne la matière de certains des cours qui y sont donnés.

Il ne s’agit pas, par de telles innovations, de remplacer le campus classique sous sa forme matérielle. De fait, la WGU cible en particulier les apprenants adultes qui sont sur le marché du travail et doivent mettre à niveau leur titre de compétences ou obtenir un grade déjà amorcé dans un campus classique. C’est en quelque sorte une arène éducative qui semble conçue sur mesure pour les entrepreneurs ainsi que les universités d’envergure.

La Khan Academy, l’Udacity et la University of the People sont toutes des universités en ligne gratuites (ou à faible coût) lancées par des pédagogues qui éprouvaient un sentiment de frustration face à un système trop coûteux pour trop de personnes (en particulier dans les pays en développement) et se sont inspirés des possibilités liées aux nouvelles technologies. L’Udacity est l’établissement le plus récent à ce chapitre : son lancement s’est fait il y a quelques semaines à peine par Sebastian Thrun, un professeur titulaire de l’Université Stanford. Ce dernier a été saisi d’une inspiration après avoir téléversé le contenu de son cours sur l’intelligence artificielle à l’Université Stanford, lequel a fait l’objet de 160 000 inscriptions en une nuit ou presque. Puis il y a le Faculty Project, un recueil de facultés de pointe issues de partout aux États Unis et donnant librement accès à leurs cours en ligne.

Bien que l’enseignement supérieur constitue une voie d’accès éprouvée à la mobilité économique et sociale, le système fait face à des enjeux souvent concomitants en lien avec la durabilité, la qualité, l’accessibilité et le caractère abordable. Parmi ces enjeux figurent les exigences croissantes en faveur d’une pédagogie axée sur les étudiants, aux voies d’accès souples et dans laquelle les choix des étudiants sont pris en compte. Peut être avons nous atteint un parfait état de turbulence, ou du moins de nature « perturbatrice », pour reprendre les termes très pertinents et actuels de Clayton Christensen, auteur et observateur des innovations. Nous sommes en présence de deux tendances qu’il vaut la peine de surveiller : d’une part, le mode d’utilisation des nouvelles technologies – favoriser l’apprentissage en toute autonomie et l’évaluation axée sur les compétences et, d’autre part, leur mode de prestation – gratuit ou à très faible coût.

Viennent ensuite les enjeux de la qualité. Les universités déjà établies accepteront elles de reconnaître les crédits obtenus par le truchement de certaines de ces nouvelles entreprises en ligne? Récemment, l’Université StraighterLine nouvellement en ligne, face à la difficulté de satisfaire aux exigences du système en place de reconnaissance des titres de compétences aux États Unis, a songé à recourir à un examen d’évaluation de l’apprentissage de niveau collégial pour attester la qualité des résultats de l’apprentissage chez les étudiants.

Maintenant, qu’en est il des employeurs? Reconnaîtront ils un grade décerné par l’Udacity dans la même mesure qu’un grade de l’USC? Pouvons nous les convaincre du fait que les compétences de base acquises par ces étudiants soient comparables? Parmi les étudiants, le segment dominant des 18 24 ans troquera t il le campus sous sa forme matérielle contre des études en ligne? Le marché est il assez vaste pour appuyer toutes ces innovations? La justification fondamentale de ces nouvelles méthodes est la suivante : étendre l’enseignement supérieur aux régions et à la population qui, de coutume, n’y avaient pas accès. Mais au bout du compte, y aura t il un « décrochage » du système universitaire établi, de sorte que l’« enseignement de proximité » sera l’apanage des jeunes de la classe moyenne supérieure en milieu urbain?

Toutefois, la question la plus pressante est la suivante : comment pouvons nous importer cette pensée novatrice dans une plus grande mesure au Canada? Des indices révèlent une certaine évolution sur ce plan là. Un rapport récemment publié par le COQES sur les cohortes d’envergure nous a appris que de nombreuses facultés sont adeptes de la technologie et désireuses d’en accroître l’utilisation, bien que celle ci demeure essentiellement axée sur le campus. Contact Nord tente de s’imposer relativement à l’accès en ligne, pendant que le gouvernement de l’Ontario approfondit le concept d’institut en ligne. Celui ci participe également, de concert avec le COQES, à un projet international de l’OCDE en lien avec l’évaluation des résultats.

Personne ne peut prédire l’avenir. En outre, il est facile de s’empêtrer dans une discussion sémantique quant à savoir s’il s’agit d’une « perturbation » ou non. Mais nous aurions tort de considérer comme éphémère ou futile ce phénomène de grande amplitude. Si elle tire parti de quelques unes des idées et avancées parmi les plus intéressantes pour ensuite enrichir celles ci d’une réflexion novatrice et stratégique, l’Ontario saura alors demeurer au diapason et donner le ton sur le plan de l’enseignement supérieur. Puissiez vous vivre en des temps intéressants.

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