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Harvey P. Weingarten – Pourquoi existe-t-il si peu d’informations dans un secteur qui regorge de données?

Harvey P. Weingarten
Harvey P. Weingarten, Président-directeur général

Une des leçons les plus importantes que j’ai apprises alors que j’étais aux études supérieures, c’est que les preuves et les données comptent. Alors, lorsqu’il y a un problème à résoudre, un défi à relever, une stratégie ou une politique à concevoir, la réflexion doit être éclairée, façonnée et guidée par les meilleures preuves, données et informations qui soient. Malheureusement, selon moi, cette leçon est trop peu évidente ou exerce trop peu d’influence dans le secteur de l’enseignement supérieur. Selon mon expérience, les décisions prises dans ce secteur – tant dans les établissements qu’au gouvernement – dépendent plutôt d’histoires, d’anecdotes, d’expériences personnelles et d’intuitions. Dans de nombreux rapports, mes collègues du Conseil ontarien de la qualité de l’enseignement supérieur et moi avons déploré le manque d’informations et de preuves de bonne qualité et fiables pour éclairer un problème ou sa résolution. Cela est ironique puisque l’analyse éclairée et approfondie ainsi que la réflexion critique sont, vraisemblablement, le fondement de l’enseignement supérieur.

Cette triste réalité existe alors que les établissements se plaignent, avec raison selon moi, d’être inondés de demandes pour produire de plus en plus de données. Les universités se plaignent du nombre d’équivalents temps plein (ETP) qu’elles doivent consacrer à la préparation de rapports à l’intention du gouvernement. Tout le monde se dit las des enquêtes. Que se passe-t-il? Comment se peut-il que si peu de décisions soient fondées sur des preuves alors que l’on recueille et que l’on rend compte de plus en plus de données.

La réponse est selon moi la suivante. Nous confondons collecte de données et information. Sans contexte, les données ne sont rien. Les données sont recueillies dans un but – surmonter un défi ou éclairer la conception de pratiques et de politiques qui permettent de résoudre des problèmes. Pourtant, le contexte ou l’objectif des données recherchées n’est pas toujours clairement énoncé.

Il arrive toutefois beaucoup trop souvent que nous entreprenions la collecte d’un grand nombre de données afin de démontrer que nous nous attaquons au problème, sans avoir clairement définit le contexte ou l’enjeu. De plus, dans de nombreux cas, plus il y en a, mieux c’est. J’ai assisté à des réunions gouvernementales qui se déroulent de la façon suivante : un problème est soulevé – p. ex. nos établissements doivent être plus solides. Un groupe de personnes se réunissent et chacune suggère les chiffres souhaités. Tiens, pourquoi ne pas établir une tendance sur cinq ans, ou mieux encore sur dix ans? Que pensez-vous de ce ratio? Et si nous produisions un rapport sur l’effectif étudiant et les ETP? La logique semble être que plus la taille du tableur ou de l’enquête est importante, plus grande est la probabilité que l’information nécessaire s’y trouvera quelque part.

Le problème c’est que les tableurs volumineux et les masses de chiffres n’éclairent pas, ils obscurcissent, Parfois, l’ensemble de données recueilli est tellement vaste que personne ne sait vraiment quoi en faire, il est donc relégué aux oubliettes ou, pour être plus actuel, archivé dans un fichier électronique verrouillé (avec mot de passe protégé afin d’en limiter l’accès) sur un serveur quelconque au sous-sol de la bâtisse.

Voici ce que je recommande pour passer d’un monde qui se noie sous des données contestables à de l’information pertinente appuyant la prise de décisions fondée sur des données probantes.

  1. Avant de recueillir la moindre donnée, l’objet de la collecte doit être clairement formulé. Si une personne raisonnable ne peut pas en comprendre la raison, ou si la raison est si vague qu’il est impossible de voir comment les données recueillies pourront régler le problème, alors personne ne répond à l’enquête ou ne remplit le tableur.
  2. Avant de procéder à la collecte de données, il est manifeste que les services de personnes bien informées ont été retenus pour déterminer quelles données sont les plus critiques, pertinentes ou nécessaires pour éclairer ou résoudre le problème, ou concevoir la politique. Le principe directeur : demander la plus petite quantité de données nécessaire.
  3. La demande de données doit s’accompagner d’énoncés clairs sur la façon dont elles seront utilisées, les personnes qui les utiliseront et le moment où elles le seront.
  4. Quelle que soit la motivation sous-tendant la demande de données, on devrait obligatoirement évaluer si le programme, la pratique ou la politique orientée par ces données fonctionne. Les résultats de ces évaluations sont rendus publics.

Depuis mon arrivée au COQES, j’ai été impressionné (ou plus exactement déprimé) de constater dans quelle mesure nos efforts pour améliorer l’enseignement postsecondaire sont limités par l’absence de données utiles qui nous aideraient à comprendre ce qui se passe vraiment et où trouver les solutions prometteuses qui existent. Presque tout le monde conviendrait que des changements s’imposent dans le secteur canadien de l’enseignement supérieur. Cependant, on ne peut pas gérer ce que l’on ne peut pas mesurer. La bonne nouvelle c’est que ce qui est mesuré est réalisé. Donc, commençons à recueillir des données, et seulement les données et les preuves qui expliquent et éclairent les problèmes les plus urgents du secteur de l’enseignement supérieur au Canada. C’est la première étape essentielle vers des solutions efficaces.

Ce commentaire est paru pour la première fois dans l’édition de l’automne 2016 de Gestion universitaire, publié par l’Association canadienne du personnel administratif universitaire.

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