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Jill Scott – Collecte de données sur l’apprentissage des étudiants ou pourquoi je ne peux pas peindre cette porte

Jill Scott est vice-rectrice, enseignement et apprentissage, à l’Université Queen’s

Il y a chez-moi – et peut-être chez-vous – une porte qu’il ne fait pas peindre. Lorsque j’ai fait faire des rénovations dernièrement, j’ai dû expliquer aux ouvriers que les données inscrites sur la porte étaient extrêmement précieuses et devaient être conservées. Vous aurez sans doute deviné que la porte en question est celle que nous avons utilisée pour mesurer la croissance de nos enfants pendant au moins une douzaine d’années.

Cette porte n’a rien à voir avec les résultats d’apprentissage, mais tout à voir avec la collecte de données. Dans le cas des tout-petits, cela est difficile parce qu’il faut d’abord les attraper et faire en sorte qu’ils restent debout sans bouger pendant que l’on fait une rayure sur la porte pour indiquer leur grandeur. Dans le cas des adolescents, et bien ça reste difficile : ils lèvent les yeux au ciel et soupirent parce que, encore une fois, on les oblige à se tenir debout et bien droits à côté de la porte.

Voix de la conférence des 23 et 24 mars 2016 du COQES – Transitions : L’apprentissage par-delà les frontières, les secteurs et les cloisonnements
Voix de la conférence des 23 et 24 mars 2016 du COQES – Transitions : L’apprentissage par-delà les frontières, les secteurs et les cloisonnements

De plus, malgré tous les efforts déployés pour veiller à ce que les données soient recueillies régulièrement, afin de comparer le mieux possible les poussées de croissance de différents enfants, de relever les différences entre les sexes et d’autres facteurs de confusion, inévitablement la collecte est faite de façon erratique et nuit à la capacité de la chercheuse de tirer des conclusions.

De la même façon que je m’intéresse à la croissance de mes enfants, les universités et collèges s’intéressent de plus en plus à la mesure de l’acquisition de capacités cognitives transférables, telles la pensée critique, la résolution de problème et la communication. Toutefois, la détermination des outils qui peuvent mesurer avec exactitude les gains en matière d’apprentissage représente un défi considérable.

L’outil Collegiate Learning Assessment est très reconnu et utilise des algorithmes prédictifs complexes pour suivre des pistes spécifiques de pensée stratégique; toutefois, son coût par étudiant est élevé, le test dure 90 minutes et chaque étudiant doit alors être assis devant un ordinateur et avoir accès ininterrompu à Internet. Le Critical Thinking Assessment Test coûte moins cher, ne prend qu’une heure et ne requiert qu’un crayon, mais il n’existe qu’en une version – les étudiants qui le subissent une deuxième fois voient exactement le même test. Les rubriques VALUE (Valid Assessment of Learning in Undergraduate Education), mises au point par l’American Association of Colleges and Universities, peuvent être utilisées pour évaluer les compétences dans le cadre de travaux de cours, mais nécessitent de longues consultations avec les membres du corps professoral afin d’aligner les résultats d’apprentissage et les tâches, et le travail des étudiants doit être évalué par des personnes ayant reçu une formation rigoureuse afin de garantir la fiabilité entre évaluateurs.

Il est peut-être difficile de courir après les tout-petits et de les amener à rester droits devant le cadre de porte, mais il n’est pas moins difficile de convaincre les étudiants de se présenter à une séance de test et de subir le test. Une des façons est d’intégrer les évaluations aux cours. Cela n’est pas trop difficile en première année, lorsque les classes sont nombreuses et que le nombre d’enseignants est faible. Mais les cours des années supérieures tendent à compter moins d’étudiants et il faut beaucoup de temps pour assurer la coordination avec un grand nombre d’enseignants.

Si les adolescents sont peu motivés à se tenir debout devant une porte pour être mesurés  – « encore maman? » – les étudiants des années supérieures sont plus avisés et utilisent leur temps en fonction de leurs priorités; ils sont également moins motivés à déployer tous les efforts requis pour une évaluation. Par conséquent, il est possible que les gains d’apprentissage semblent ralentir – comme les ados qui ne se tiennent pas droit – durant les années supérieures, même si en réalité certains travaux témoignent de résultats remarquables au chapitre de la pensée critique.

Vous conclurez peut-être de cette description des difficultés de la collecte de données que je ne suis pas très intéressée par l’évaluation du rendement des étudiants. Mais vous vous trompez. En fait, c’est chez-moi une passion que de démontrer à tous les intervenants – étudiants, parents, contribuables et gouvernement – que les apprenants acquièrent de précieuses capacités cognitives transférables qui les aident à réussir sur le marché du travail et à faire des carrières intéressantes, mais également à contribuer à la société et à devenir des citoyens engagés et des apprenants à vie.

Dans un monde où le temps, c’est de l’argent, j’ai également à cœur de trouver des moyens viables d’évaluer les résultats. Nous ne pouvons pas être naïfs en ce qui concerne les défis posés par l’élaboration de méthodes économiques, valides et fiables, et la motivation des étudiants à se présenter aux évaluations et à fournir leurs meilleurs efforts. Nous devons cependant commencer quelque part et le moment est venu d’investir dans la recherche d’une solution.

Nous avons eu du plaisir à mesurer la croissance nos enfants, mais nous sommes beaucoup plus intéressés par leur bien-être général une fois qu’ils ont quitté le nid. De la même façon, la mesure des gains d’apprentissage au niveau postsecondaire est la première étape pour établir un lien avec le succès sur le marché du travail et dans la vie dans 5, 10 ou 20 ans. Pour cela, nous devons commencer maintenant à recueillir des données.

Jill Scott est vice-rectrice, enseignement et apprentissage, à l’Université Queen’s.

À notre avis, les blogueuses et blogueurs invités expriment leurs propres avis, et pas nécessairement ceux du COQES.

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