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Martin Hicks – Entre clés anglaises et scalpels

J’ai réfléchi au thème de la conférence « Sur le terrain : exploration de l’apprentissage et des métiers spécialisés » du COQES qui se déroulera cet automne. Le COQES élargit son point de mire afin d’englober des éléments de la mosaïque postsecondaire qui se situent au‑delà des collèges publics et des universités, et cette conférence n’en est qu’une manifestation. Ce faisant, le COQES est toutefois conscient qu’il y aura des concessions (littéralement) : il n’attirera vraisemblablement pas autant de collègues universitaires à sa conférence cette année. L’impression d’avoir outrepassé les vases clos dans les invitations à y participer se fait sentir. Est‑ce à dire que les universités et les métiers n’ont en commun que les rares cas où un élève passe de la formation universitaire à la formation professionnelle, ou vice-versa?

J’ai alors songé à ma fille qui progresse dans ses études en médecine. Or, il existe des parallèles explicites entre la structure de la formation en médecine et celle de la formation en apprentissage. L’écart entre le monde universitaire et l’atelier n’est peut‑être pas si grand après tout.

Les apprentis suivent une formation allant jusqu’à cinq ans : celle‑ci se déroule partiellement en classe (pour les cours théoriques et de base), mais surtout en milieu de travail (pour les exercices pratiques). À l’école de médecine, les étudiants en première année sont en classe puis, en troisième et en quatrième années, ils se consacrent entièrement aux exercices pratiques dans les hôpitaux et la collectivité (le stage clinique), où ils demeurent au cours des deux à six autres années de leur résidence. Les apprentis sont des employés en apprentissage rémunéré; les résidents aussi. Les apprentis assimilent des procédés complexes et cruciaux d’abord par l’observation, ensuite par l’aide apportée, puis par la direction sous supervision, et enfin par l’exécution individuelle suivie d’une évaluation; idem pour les étudiants en médecine. Tant les uns que les autres doivent maîtriser – en pratique et en théorie – une liste exhaustive de résultats d’apprentissage, puis réussir un examen provincial ou national avant d’être autorisés par leur collège professionnel respectif à exercer leur métier ou profession.

Comment se fait‑il que ces vases clos aient décidé, sans se consulter, de recourir à la même démarche fondamentale d’enseignement et d’apprentissage? Peut‑être qu’elle est le reflet des exigences à l’égard de ces diplômés, apparemment disparates. Songez aux vastes parallèles entre vos besoins et vos attentes relativement à un mécanicien de véhicules automobiles et à un médecin. Au cours d’une bonne journée (à vos yeux), l’un réparera une bosselure sur votre capot, tandis que l’autre retirera une verrue de votre bras. Au cours d’une mauvaise journée (à vos yeux), l’un remplacera une soupape usée dans la culasse de votre moteur, tandis que l’autre se penchera sur une valvule endommagée de votre cœur. Au cours d’une journée éprouvante (à leurs yeux), l’un discernera un problème électrique intermittent caché dans un enchevêtrement d’éléments électroniques, tandis que l’autre diagnostiquera une rare affection signalée par des symptômes sporadiques que vous avez peine à décrire. Les enjeux peuvent être élevés : si la réparation des freins est bâclée ou la chirurgie bousillée, c’est la mort qui vous attend. Vos attentes sont donc proportionnellement élevées en ce qui touche leur rendement.

Bien entendu, il existe également de grandes différences entre la formation professionnelle et la formation en médecine. C’est également la beauté de la chose! Si une autre personne issue d’un autre domaine a progressé d’une façon qui s’apparente à celle propre à votre domaine, assortie de variations considérables dans la démarche et la mise à exécution, il y a alors là une occasion concrète d’assimiler de grands concepts inédits puis de les adopter à votre champ d’activité. Cette occasion est beaucoup plus féconde que la simple présence à des conférences, où des collègues techniciens ou médecins enseignants se penchent collectivement sur de petits changements marginaux.

Maintenant, certains universitaires issus des arts libéraux affirmeront peut‑être ce qui suit : « Le phénomène peut effectivement s’appliquer (littéralement) à la médecine ou à d’autres programmes professionnels, mais ça ne nous touche pas tellement. Voyez-vous, nous sommes portés à réfléchir plutôt qu’à agir. Nos diplômés ne vont tout de même pas ouvrir un atelier de philosophie en vue de réparer des syllogismes défectueux ». Ce sont pourtant ces mêmes personnes qui font face à des étudiants leur demandant de plus en plus comment mettre en application les concepts enseignés. Elles doivent également composer avec la pression d’intégrer à leurs programmes des variantes de l’apprentissage en milieu de travail ou s’appliquant à celui‑ci.

D’ailleurs, on aurait vraisemblablement mal traduit la pensée de Descartes. En réalité, il aurait déclaré : « Je fais, donc je suis. » Pensez‑y! (Conférence du COQES, les 5-6 novembre, à l’hôtel InterContinental Toronto Centre; consultez notre site Web pour vous y inscrire).

-Martin Hicks, Directeur des données et des statistiques

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