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Varun Vig – Cheminements : Du quartier prioritaire à l’éducation postsecondaire

Blogueur invité : Varun Vig

 

Blogueur invité : Varun Vig

L’accès aux études postsecondaires a longtemps été une priorité de recherche du Conseil ontarien de la qualité de l’enseignement supérieur (COQES). À l’heure actuelle, nous axons nos travaux sur la participation des étudiants issus des groupes sous-représentés. Voici un blogue qui relate les expériences et les cheminements du Torontois Varun Vig.


Est-ce que l’accès aux études postsecondaires est égal pour tous les étudiants, quels que soient leurs milieux socioéconomiques? D’après mon expérience personnelle, je répondrai
« non ».

Je suis né et j’ai grandi dans le quartier appelé Jane-Finch, au nord-ouest de Toronto. Considérée comme un quartier prioritaire, cette communauté partage son espace avec l’Université York, l’un des plus grands établissements d’enseignement postsecondaire au Canada.

En grandissant, tous les membres de mon entourage immédiat étaient ambitieux; toutefois, à un moment donné à l’école secondaire, nous avons tous pris des chemins différents. Certains ont envoyé des demandes d’admission à un collège ou à une université; d’autres ont postulé un emploi. Dans l’ensemble, les camarades de mon entourage proche ont immédiatement commencé à travailler après leurs études secondaires pour assumer certaines responsabilités financières familiales. Jusqu’à ce jour, ils n’ont pas encore suivi d’études supérieures pour diverses raisons.

En outre, je suis resté en contact avec quelques amis d’enfance qui ont abandonné leurs études ou qui ont été expulsés de l’école secondaire. Beaucoup d’entre eux ont perdu leur vie en raison de la violence armée qui régnait dans la communauté. Je tiens à mentionner que seul un nombre restreint d’amis a présenté une demande d’admission à des universités et a été accepté comme moi. Nous étions un petit groupe, un groupe « rare ». Certains d’entre nous ont abandonné l’université, soit pour ne jamais y retourner, soit pour y retourner beaucoup plus tard. Si je me rappelle bien, seulement six d’entre nous ont obtenu un diplôme. Indépendamment du groupe d’appartenance, certaines questions à l’extérieur de l’école semblaient plus importantes à régler, notamment si l’on provenait de notre communauté.

Ce n’est que durant ma dernière année à l’école secondaire que j’ai commencé à réfléchir à la vie après les études. Étant donné que beaucoup de mes amis proches s’intéressaient à la production de musique, j’ai décidé de suivre des études en réalisation de films et de vidéos à l’université, afin d’acquérir les compétences et l’expérience nécessaires pour diriger leurs vidéoclips, un jour. Après avoir travaillé avec acharnement pendant ma dernière année à l’école secondaire, j’ai réussi à figurer au tableau d’honneur, ce qui m’a propulsé à l’université. J’ai choisi de fréquenter l’Université York parce qu’elle se trouvait à quelques pas de chez moi, comparativement à l’Université de Toronto, située beaucoup plus loin. Les deux établissements ne m’ont pas accepté dans leurs programmes de réalisation de films et de vidéos, car je n’avais pas l’expérience requise. C’est pourquoi, une fois à l’université, j’ai décidé de m’inscrire en comptabilité dans le but d’apprendre à gérer les finances à titre de réalisateur pour réaliser mes propres films, un jour. Je me souviens d’avoir procédé aux processus de demande tout seul, car mon conseiller d’orientation semblait accablé de travail et devait répondre aux besoins d’autres étudiants.

Durant mes deux premières années à l’université, j’ai excellé dans tous mes cours, même si je n’avais pas d’expérience en comptabilité. J’allais à l’université tous les jours, et il m’arrivait de rencontrer par hasard d’anciens amis d’enfance en cours de route. Je me souviens notamment d’un camarade que j’ai revu après trois ans. Il n’avait pas obtenu son diplôme d’études secondaires, car il était l’objet d’accusations au criminel. En fait, il ne lui restait que quatre crédits à compléter, mais il avait déjà fondé une famille. Selon lui, les études secondaires constituaient un sacrifice trop grand à entreprendre à court terme. Par la suite, ce soir-là, j’ai appris qu’il avait été abattu, à quelques pas de l’endroit où nous avions parlé la dernière fois. Ce n’était pas la dernière fois que j’aillais perdre un ami d’enfance. C’est pourquoi, mes trajets à destination et en provenance de l’école étaient de plus en difficiles, surtout après avoir étudié à la bibliothèque tard dans la nuit. En six ans, j’ai perdu plus de quinze amis d’enfance en raison de la violence armée. D’habitude, je restais à l’école jusqu’au petit matin, pour m’éloigner de tous ces problèmes. Cette année-là, ma mère a été mise à pied, et mon père souffrait de troubles cardiaques. J’ai donc décidé de participer aux dépenses familiales afin d’alléger une partie du fardeau de mes parents.

Après un certain temps, les responsabilités de mon emploi ont commencé à nuire à mes cours et à mes études. Mes notes ont commencé à chuter et, en raison du revenu que je gagnais, ma capacité d’accéder à l’aide financière aux étudiants était limitée. Il était important que je demeure engagé à l’école afin de poursuivre sur cette lancée, d’obtenir mon diplôme et d’établir un réseau avec les mêmes pairs qui s’étaient inscrits au programme avec moi. Cependant, je n’étais pas en mesure de supporter une charge de cours complète.

J’ai tenté d’obtenir de l’aide auprès de mes professeurs et d’autres membres du personnel universitaire, qui toutefois m’ont toujours conseillé de me désinscrire et de quitter temporairement l’université. En raison des événements qui touchaient ma famille et mon quartier à l’époque, cela n’était assurément pas une option viable pour moi. De plus, l’emploi que j’occupais (agence de location de voitures) ne constituait pas une carrière à long terme. Je me suis rapidement retrouvé dans la même situation de mes amis à l’école secondaire, où certaines questions à l’extérieur de l’école semblaient plus importantes que l’école.

À 20 ans, j’avais le poids du monde entier sur mes épaules. Toutefois, mon ambition m’incitait à obtenir de bons résultats dans tous mes cours. Je tentais d’obtenir immédiatement une rétroaction après chaque devoir et examen. Cependant, après un examen de mi-session, un professeur a refusé de me fournir de la rétroaction à temps avant la date limite d’abandon du cours. Alors que je sortais de son bureau,  frustré et prêt à abandonner l’école, une conseillère qui avait entendu toute notre conversation m’a arrêté. Elle m’a offert son aide pour trouver la rétroaction nécessaire afin que je prenne une décision éclairée. C’est à ce moment-là qu’un membre de l’université m’apportait un réel soutien pour la première fois. Nous nous sommes assis et avons commencé à discuter de tous les autres événements qui se produisaient à l’extérieur de l’école et qui m’empêchaient de concentrer tous mes efforts sur mes études. Au fil du temps, elle m’a inscrit auprès de son bureau qui aidait les étudiants à régler des questions scolaires et administratives particulières, notamment les questions touchant les dates limites pour les devoirs et la planification des examens, afin de m’aider à reprendre pied à l’école. Elle est devenue l’une de mes quelques amis proches à l’université.

Une fois que les choses se sont stabilisées à la maison, j’ai quitté mon emploi. En contrepartie, ma conseillère m’a aidé à trouver d’autres emplois rémunérés qui correspondaient plus à mes champs d’intérêt. Nous avons trouvé un emploi d’été dans le domaine des films et des vidéos, pour lequel j’ai postulé et reçu une offre. Pour la première fois, j’allais travailler au centre-ville de Toronto, loin de ma communauté, pendant l’été. Cette expérience a été enrichissante, car j’ai été exposé à des personnes de divers horizons de toute la ville œuvrant dans le domaine des films et des vidéos. Toutefois, à la fin de mon mandat, j’ai réalisé que la réalisation de films et de vidéos était surtout un passe-temps pour moi, et non un choix de carrière. En suivant les conseils de ma conseillère, j’ai décidé de changer de programme et de m’inscrire au programme en politique publique et en gestion, qui en fin de compte m’a permis de mettre en valeur mes meilleures aptitudes. Ensemble, ma conseillère et moi avons établi un plan détaillé de deux ans à l’appui de l’obtention de mon diplôme.

J’étais enthousiaste et convaincu de mon nouveau programme. Ma conseillère m’a fait rencontrer quelques intervenants et professeurs qui travaillaient au sein de la communauté Jane-Finch. Leur travail m’a inspiré à m’impliquer et, assez rapidement, j’ai commencé à faire du bénévolat au sein de deux organisations importantes de la communauté. Après avoir compris le pouvoir d’établir un lien entre l’école et les autres champs d’intérêt, j’ai trouvé un stage dans le domaine de la politique publique et de la gestion. J’avais la moyenne pondérée cumulative requise et je me suis inscrit. Peu de temps après, je travaillais dans l’un de ces hauts immeubles que je voyais toujours au centre-ville. C’était la première fois que je travaillais dans un environnement professionnel durant mon stage au sein de la Commission de la location immobilière de l’Ontario. Le superviseur était incroyable! Grâce à lui, je me sentais suffisamment à l’aise en milieu de travail pour donner le meilleur de moi-même. D’ailleurs, pour produire le meilleur travail possible et, jusqu’à ce jour, il demeure mon mentor et un ami proche. À la fin de mon stage, la Commission m’a offert un emploi. J’ai également reçu une mention académique pour avoir obtenu l’une des moyennes pondérées cumulatives les plus élevées lors de la collation des grades, à la fin de l’école en route pour l’obtention d’un diplôme universitaire. Tout commençait à bien tourner.

J’ai été exposé à un milieu de travail excellent et dynamique au sein de la Commission, ce qui m’a permis en grande partie d’acquérir les aptitudes professionnelles que je possède aujourd’hui. J’ai également commencé à me faire de nouveaux types d’amis au travail. Néanmoins, pendant mon stage au sein de la Commission, j’ai continué à remplir mes engagements à titre de bénévole après le travail : j’aidais les élèves du secondaire à faire leurs devoirs et je les encadrais durant le processus de demande d’admission à un collège ou à une université. Un soir, j’ai été déconcerté après avoir été informé du décès de l’un des élèves que j’aidais, qui a succombé aux blessures subies pendant une bagarre avec la police dans la communauté. Le lendemain de son décès, j’ai reçu un appel d’une école des études supérieures au sujet d’une demande que j’avais soumise quelques mois auparavant. L’école m’a offert une trousse d’acceptation. J’ai su qu’il s’agissait d’un signe du destin surtout, qu’à un moment donné, je n’aurais jamais cru obtenir un diplôme de premier cycle.

Lorsque j’ai entamé mes études supérieures, ma priorité n’était plus de gagner un revenu, mais plutôt de me perfectionner grâce à l’école pour devenir « quelqu’un », au lieu de simplement être payé « par quelqu’un ». Une fois à l’école des études supérieures, la transition s’est avérée différente de ce que j’avais prévu, car j’ai dû m’adapter à un nouveau conseiller qui n’était accessible que deux fois par an. En outre, le revenu que j’avais touché à mon emploi antérieur m’empêchait d’avoir accès à l’aide financière aux étudiants, ce qui m’empêchait d’accéder à d’autres ressources scolaires. Dans l’ensemble, je savais que j’étais laissé à moi-même; par contre, cette fois, en raison de mon expérience, la situation serait différente. J’ai commencé à rechercher des initiatives qui enrichiraient mon expérience à l’école des études supérieures et qui compléteraient mon apprentissage en classe. Un événement sur les droits de la personne auquel j’ai assisté m’a inspiré à rechercher des possibilités de stages au sein du Secrétariat des Nations Unies. En particulier, un spécialiste des Nations Unies a dirigé une discussion sur les droits de la personne à Jane-Finch. J’étais tellement intrigué par le fait que mon propre quartier était reconnu à l’échelle mondiale que je me suis senti obligé de m’impliquer. Même si le processus de demande pour travailler à l’ONU était compétitif, je remplissais toutes les conditions préalables en matière d’expérience de bénévolat, de travail et d’études supérieures.

C’était la première fois que je visitais la ville de New York et que je m’éloignais de chez moi. L’argent que j’avais épargné grâce à mon poste d’assistant de recherche et à mon emploi au sein de la Commission de la location immobilière m’a permis de m’installer dans la ville. Après avoir rencontré mon gestionnaire, un spécialiste dans le domaine de la politique publique et de l’administration, on m’a immédiatement confié trois grandes responsabilités. C’était la première fois que j’étais chargé de projets d’une telle envergure; toutefois, à la fin de mon stage, on m’a proposé de prolonger mon séjour à New York. J’ai donc dû m’absenter de l’école, mais en prenant cette décision, j’ai eu la possibilité de mener à bien un projet complet axé sur la participation des citoyens et de seconder mon gestionnaire durant ses missions dans différentes régions du monde entier. Durant mes déplacements en sa compagnie, j’ai rencontré une vaste gamme de professionnels et d’étudiants des quatre coins du monde. J’ai davantage pris conscience du monde qui m’entourait.

Après avoir accompli mes principales fonctions à l’ONU, j’ai décidé de revenir à Toronto pour terminer mon diplôme d’études supérieures. Grâce à mon mandat à l’ONU, j’ai développé un nouveau point de vue sur le rôle des initiatives locales dans le grand ordre de l’univers. Encore une fois, je me suis senti tenu de participer aux projets lancés dans ma propre communauté, mais cette fois, en ayant à l’esprit une toute nouvelle optique. Ainsi, je suis entré au service d’un groupe appelé « Success Beyond Limits » (SBL), situé dans l’école secondaire locale de Jane-Finch. SBL préconise une approche holistique pour répondre aux besoins en éducation des étudiants, qui peuvent parfois être touchés par les grands défis socioéconomiques de la communauté. Les bonnes relations établies entre les étudiants et le personnel de SBL parlent d’elles-mêmes. Voici les services de soutien offerts : sensibilisation pour bâtir de solides relations entre les étudiants et les enseignants dans le but d’exceller en classe;  organisation d’activités et d’événements parascolaires amusants à l’échelle de la Ville; mobilisation de ressources complexes pour répondre aux besoins à l’extérieur de la salle de classe et dans la communauté; et offre de stages rémunérés et de possibilités de programmes coopératifs aux étudiants.

De plus, SBL permet aux élèves entrants du secondaire d’acquérir des crédits secondaires grâce à un programme d’études novateur dans le cadre d’un camp d’été situé à l’Université York et apporte un soutien constant en cas de situations de crise et d’urgence dans la communauté (par exemple, quatre jeunes, tous âgés de moins de 16 ans, sont décédés en raison de la violence armée dans la communauté). À l’instar de mes conseillers, SBL a bâti un environnement qui permet aux étudiants de donner le meilleur d’eux-mêmes et de maximiser leur potentiel grâce à une attention personnalisée.

Ma propre histoire témoigne de la valeur des programmes coopératifs et des stages à un plus jeune âge, qui suscitent un enthousiasme et une curiosité pouvant être explorés en détail grâce à l’enseignement supérieur. Si les étudiants ne sont pas au courant des possibilités qui existent à l’extérieur de leur propre quartier, comment peut-on espérer qu’ils s’éloignent des milieux marginalisés? Pourquoi ne pas emmener les étudiants dans les établissements d’enseignement postsecondaire plus tôt pour que l’enseignement supérieur soit moins intimidant à leurs yeux?

Cependant, sans le soutien reçu pendant mes études de premier cycle, qui m’a fourni le filet de protection et les outils nécessaires pour exceller à l’école et durant mes stages, qui se sont conclus par des emplois, je ne serais pas en train d’écrire ce blogue aujourd’hui. Mes conseillers m’ont aidé à demeurer engagé à l’école durant les moments les plus difficiles, tout en me donnant accès à un grand réseau de soutien pour régler les aux autres questions de ma vie. Leur rôle au sein de l’enseignement ne doit pas être minimisé. Grâce à leur soutien, j’ai pu réaliser mon plein potentiel, mais aussi l’atteindre et, par la suite, le redéfinir. Je sais maintenant qu’il n’y a pas de limites.

-Varun Vig poursuit des études supérieures à l’Université York.

À notre avis, les blogueuses et blogueurs invités expriment leurs propres avis, et pas nécessairement ceux du COQES.

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